• Cinéma 10/08/2008

    Cet article constitue la troisième partie d’un texte en trois volets. Voir l’article précédent.

    Épisode 6 : La revanche d’Œdipe

    Après avoir combattu Jabbah pour récupérer Solo, Luke, de manière surprenante, se livre à Darth Vader. Son but est visiblement de régler son complexe d’Œdipe en se réconciliant avec son père.

    A propos d’Œdipe, rappelons quelques éléments du mythe du même nom, conté par Sophocle dans sa tragédie « Œdipus Rex » (Œdipe Roi), et qui a permis à Freud de développer la symbolique de l’ensemble de toutes les névroses, pulsions, refoulements, rapports de forces, qui gravitent autour de la relation entre l’enfant et ses parents.

    Laïos et Jocaste, roi et reine de Thèbes, consultent un oracle qui leur apprend que leur fils Œdipe, un jour, tuera son père. Ils décident donc de se débarrasser de lui, pour éviter ce meurtre. Mais Œdipe échappe miraculeusement à la mort atroce que lui ont destinée ses parents, et ce sont le roi et la reine de Corinthe qui le recueillent.

    Œdipe grandit donc avec la conviction que ces derniers sont ses vrais parents. Un jour, Œdipe consulte l’oracle de Delphes, et celui-ci lui apprend ce qui a déjà été révélé à ses vrais parents, à savoir qu’il sera amené à tuer son père. Aussitôt, Œdipe s’enfuit de Corinthe, afin que la prophétie ne se réalise jamais.

    Durant son exil, à une croisée de chemin, il rencontre Laïos, son père, sans qu’il se doute de son identité. Ils se querellent et Œdipe le tue. Puis Œdipe se rend à Thèbes, sans qu’il sache bien évidemment qu’il s’agit de sa ville natale. Il libère ses habitants du joug du sphinx, en résolvant l’énigme du même nom. En récompense, il est couronné roi de Thèbes et épouse la reine, veuve de Laïos, qui n’est autre que sa mère, Jocaste.

    Plus tard, la peste envahit la cité, car le meurtrier de Laïos n’a pas été puni. Cela pousse Œdipe à rechercher l’auteur du crime, et il découvre finalement que son auteur, c’est lui-même. Alors, il se crève les yeux, et Jocaste, elle, se suicide.

    Un épisode du mythe d’Œdipe est repris dans L’« Empire Contre-Attaque » : il s’agit de la rencontre entre Œdipe et Laïos, qui aboutit au meurtre de ce dernier. Elle est symbolisée par la confrontation entre Luke et Vader dans la grotte de Yoda. Là aussi, le fils ignore l’identité du père, et le tue. Mais dans le film, ce meurtre n’est qu’une illusion, et il est donné à Luke une chance d’éviter ce crime dans la réalité, en tentant une réconciliation avec son père. Il s’agit donc d’une grande première en la matière : Luke va pouvoir défier la fatalité qui veut que chaque fils soit amené à tuer (symboliquement) son père. Le Retour du Jedi se présente ainsi comme ce que l’on pourrait appeler « la revanche d’Œdipe ».

    Luke est porté par l’espoir de gagner l’amour de son père. Lorsqu’il rend les armes, il explique son objectif à Vader: celui de libérer ce dernier de l’emprise du côté obscur de la force. Luke ressent l’amour qui subsiste chez son père ; il essaie de le faire douter afin de provoquer un basculement. Bien que Vader réplique qu’« il n’y a pas de dilemme en lui », le spectateur se prend lui aussi à rêver à une possible réconciliation. Pourtant, on comprend assez vite que Vader ne peut rien tant qu’il restera esclave de l’Empereur, lequel prend dès lors une place de premier plan dans le conflit.

    L’Empereur ou la haine et la violence dans le monde adulte

    L’Empereur représente le côté obscur qui asservit Vader, c’est à dire, comme nous l’avons dit, l’ensemble des pulsions archaïques de l’inconscient. Plus précisément, le but de l’Empereur est de faire apparaître la haine et la violence dans l’esprit de Luke, afin que celui-ci se retourne contre son père. Vader, une fois vaincu, cédera sa place à son fils auprès de son maître.

    Cette haine et cette violence, qui asservissent Vader, sont celles que l’enfant croit voir dans le monde adulte, lorsqu’il observe les rapports de force qui s’exercent entre les grandes personnes. Aux yeux du fils, le père semble dominé par la haine et la violence, alors qu’il affiche simplement une certaine dureté à l’égard des autres, qui s’explique par la nécessité de faire sa place dans la société, ou en d’autres termes, de ne pas se « laisser marcher dessus ». Cette dureté, le père l’exerce aussi sur son fils, dans une continuation des rapports qu’il entretient avec la société, et aussi pour « préparer » son enfant au monde impitoyable des hommes. Quoi qu’il en soit, il offre à son fils l’impression qu’il est sous l’« emprise » (d’où le terme « Empereur » ?) d’une force obscure et maléfique (au passage, il y aurait là une différence fondamentale entre le père et la mère, si le rôle de celle-ci était de compenser cette image en offrant à son fils un amour inconditionnel).

    Bref, l’Empereur explique à Luke qu’il doit, pour devenir un homme, faire siennes la violence et la haine qui existent dans le monde adulte, et ainsi, par suite logique, se confronter à son père. Il doit même le terrasser s’il veut lui aussi devenir un homme.

    Le dénouement et ses messages

    Luke tombe dans le piège tendu par l’Empereur, en affrontant Vader dans un combat à l’épée, dans lequel la supériorité du fils sur le père ne fait aucun doute. A la fin de l’affrontement, Luke coupe la main de son père, comme ce fut le cas, à l’inverse, à la fin de l’« Empire Contre Attaque ». C’est maintenant Luke qui émascule symboliquement son père, nous rappelant ainsi la forte composante sexuelle de la prise de pouvoir qu’il est en train d’effectuer. Mais, vous l’avez remarqué, des câbles sortent de l’avant-bras de Vader ; ceux-ci indiquent que sa main est artificielle, et donc qu’elle a déjà été coupée.

    C’est ce détail qui pousserait Luke à épargner son père. En effet, il comprend que Vader a déjà vécu le drame de Luke ; lui aussi a eu la main coupée ; lui aussi a vécu un conflit similaire avec son père ; et lui aussi a fatalement tué son géniteur (est-ce vrai ? nous n’en savons rien et Luke non plus). Luke prend donc brutalement conscience de la répétition du complexe d’Œdipe, de son apparente fatalité. Et c’est justement parce que cette fatalité n’est à ses yeux qu’apparente qu’il décide de la défier, en refusant de la reproduire : Luke décide d’épargner son père et de se réconcilier avec lui (il revient à son but initial).

    Mais c’est sans compter sur la présence de l’Empereur, qui l’attaque alors directement, afin de l’anéantir. Luke ne parvient à se défendre. Le premier message délivré ici est donc le suivant :

    Si le fils refuse d’incorporer la violence et la haine du monde adulte, en tuant son père symboliquement, celles-ci s’acharneront contre lui, et il sera trop faible pour leur résister.

    Luke est en train de succomber aux attaques de l’Empereur parce qu’il a refusé de tuer son père. Mais Vader intervient : il sauve son fils en projetant l’Empereur dans le vide. Une deuxième alternative nous est ainsi proposée : c’est le père qui peut refuser la haine et la violence, dans ses rapports avec son fils.

    Hélas, en détruisant l’Empereur, Vader est blessé mortellement. Ainsi, une telle attitude de la part du père ne peut signifier que la mort de celui-ci.

    Vader, mourant, demande à Luke de lui ôter son casque, casque qui symbolise sa servitude au côté obscur. Il désire, « au moins une fois, voir Luke avec ses propres yeux ». Ainsi, débarrassé des impératifs de violence et de haine, il peut voir son fils dans un climat d’amour inconditionnel. Mais on l’a vu, c’est la mort seule qui permet cette situation.

    Le second message, qui conclue la trilogie, est donc simple et sans appel :

    Le père et le fils ne peuvent se retrouver et se réconcilier pleinement que dans la mort.

    L’échec de Luke est donc prononcé. L’image finale de Vader qui apparaît à Luke, à la fin de la trologie, comme celle d’un homme bon avec lequel il est en paix, l’atteste : c’est seulement dans le souvenir du père absent que le fils se laissera entraîner dans un sentiment d’amour jusqu’alors impossible.

    Posté par Fabulatio à 21h14

  • 4 commentaires

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    • welsch nicolas a écrit (

      Belle analyse, j’y ai appris beaucoup de choses. On en redemande !

    • Gregory Pellegrin a écrit (

      Wooah !!! Vraiment géniale comme analyse
      Ca ma donné envie de revoir Star Wars !!!^^

    • Gregory Pellegrin a écrit (

      Et en passant, c’est Obi-Wan (Le maitre d’Anakin et donc de Dark Vador) qui a coupé la main (En fait les 2 mains et les 2 jambes) de Dark Vador vers la fin de l’episode 3

    • Al a écrit (

      J’ai lu tes trois articles et le passage sur la(les) mains m’a beaucoup intéressé. C’est vrai qu’à l’époque où l’article a été publié, on ne savait pas que c’était Dooku qui avait coupé l’un des bras d’Anakin (et aussi électrocuté ce dernier au passage) et Obi-Wan qui avait coupé les autres membres d’Anakin à la fin de l’épisode III. On peut donc dire qu’en effet:
      « Vader a déjà vécu le drame de Luke ; lui aussi a eu la main coupée ; lui aussi a vécu un conflit similaire avec son père ; et lui aussi a fatalement tué son géniteur » Ou plutôt ici ses substituts de père (car il a grandi sans père, ce qui semble le déstabiliser dans l’espoir de prouver sa force et sa valeur). Et Anakin finit par se diriger vers l’autorité violente et dominatrice car dans le fond s’en veut d’avoir cédé à ses pulsions en ayant tué l’une des différentes figures paternelles violentes, le Comte Dooku, à qui il a coupé les mains. Luke se retrouve lui aussi avec une main coupée et se fait électrocuter par l’Empereur et dans le fond, Vador n’a pas envie que son fils subisse le même sort que lui car il prend conscience qu’il aime son fils comme beaucoup de parents aiment leurs enfants. C’est ce qui l’amène à tuer l’Empereur car il comprend que l’autorité peut être remise en question et ainsi à se réconcilier avec son fils même au prix de la mort. Luke suit à peu près le même parcours sauf qu’il évite le Côté Obscur de manière réelle (même s’il y a parfois cédé de manière inconsciente) car il sait faire la différence entre le Bien et le Mal malgré tous ses défauts.

      Par contre, même si j’aime bien ton analyse, je ne comprend pas trop pourquoi tu vois la fin de Star Wars comme une fin pessimiste. Moi, je pense que le fait de s’être réconcilié avec son père même si c’est au prix de la mort de ce dernier, n’est pas un échec pour Luke. L’amour entre le père et le fils n’est pas impossible ici puisque qu’une vie nouvelle s’ouvre à Luke dans laquelle il ne sera sans doute plus confronté à un monde d’adultes sanglants. Il a vu que son père était en paix et a compris qu’il y avait du bon en celui-ci et que ce bon pouvait lui permettre de l’aimer. Ce n’est pas un amour illusoire mais un amour réel. Aucun des deux ne sera plus sous cette « emprise » car Anakin s’est en débarassé et Luke y a résisté. Et si symboliquement, le fait d’être transformé en phantôme montre qu’Anakin n’est pas mort mais plutôt qu’il résiste à l' »emprise », montre à son fils qu’il l’aime et le laisse vivre en paix et cela pas au prix de la mort mais plutôt à l’idée que le fils quitte le père en lui laissant la vie sauve (comme il l’a fait après lui avoir coupé le bras)? Le fils laisse donc le père sans le supprimmer car il est devenu un adulte et que les enfants devenus adultes finissent toujours par quitter leurs parents pour vivre leurs propres vies mais les enfants n’oublient jamais leurs parents malgré ça car l’amour réel qu’ils ressentent pour eux fera qu’il y a une chance qu’ils ne restent pas fâchés contre eux tout comme Luke a pardonné son père et s’est réconcilié avec lui avant de le quitter pour mener sa propre vie sans avoir dû mettre aux fins aux jours de son père car on doit parfois laisser la nature faire les choses sans avoir à recourir la violence car ça voudrait dire ne pas valoir mieux que cette « emprise » et cette autorité qu’il faut ignorer plus qu’autre chose.

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