• Cinéma 10/08/2008

    Ce texte est la suite de l’article précédent.

    Épisode 5 : La maturation

    A la fin de l’épisode 4, Kénobi meurt, mais il continuera de s’adresser à Luke par la suite. Ainsi, le rapport entre les deux hommes subit ce que l’on peut appeler un déplacement sur le plan mental, et cela correspond à une avancée radicale chez le héros, dans la mesure où il va maintenant se consacrer exclusivement à sa psyché.

    Rapidement, il décide de rejoindre une planète isolée sur laquelle se trouve Yoda, le maître formateur de Jedis, afin de franchir une étape supplémentaire dans sa maturation (c’est naturellement le droïde D2R2 qui l’accompagne, car il incarne le message envoyé sur la planète de Luke au début de l’aventure, il est le symbole de l’éclair qui a surgi dans la conscience du jeune homme). L’apparence physique de Yoda confirme le « déplacement » dont j’ai parlé : si ce petit être, à priori inoffensif, possède tant de pouvoirs, c’est qu’il n’est point question ici de force physique, mais de puissance de l’esprit.


    Une fois là-bas, Luke va affronter les profondeurs de son âme. La scène dans laquelle le jeune homme, obéissant à Yoda, pénètre dans une grotte où « les armes habituelles ne [lui] sont d’aucun recours », illustre à la perfection les rapports (violents) qui vont s’instaurer entre lui et son inconscient. Avant de commencer l’épreuve, Yoda met en garde son poulain : celui-ci ne doit pas se laisser entraîner par sa haine (en effet, la colère représente ici les pulsions auxquelles il est nécessaire de résister si l’on veut réussir sa maturation psychique). Luke échouera sur ce point, car il ne pourra supporter l’image de Darth Vader, image qui ne se contente pas de symboliser Darth Vader lui-même, mais représente, d’une façon plus générale, le conflit existant entre Luke et son père. Le jeune homme échoue, donc, en choisissant de se battre et de tuer son père. Il prend conscience de cet échec (contre lui-même) en découvrant son propre visage sous le masque de Vader (tuer son père, c’est se tuer lui).

    Luke ne sait pas, à ce moment, que Vader est son père. Il l’apprendra à la fin de ce deuxième volet de la trilogie, ôtant alors complètement le voile du mystère qu’il a furtivement soulevé lors de l’épreuve de la grotte. Pourquoi donc le père du héros est-il symbolisé par un être aussi effrayant et maléfique ? Est-ce bien réaliste ? Pourquoi porter tant de haine dans la figure paternelle ? Quand on se place du point de vue de l’enfant, cette association n’est pas toujours totalement injustifiée ; comme Bruno Bettelheim le remarque dans « Psychanalyse du conte de fées », le père (et la mère aussi), lorsqu’il alterne les moments de tendresse et les colères punitives (nécessaires à l’éducation de l’enfant), peut apparaître successivement, dans les yeux de celui-ci, comme un parent aimant ou comme un monstre sans pitié. L’image de Darth Vader représente, à mon avis, l’aspect terrifiant du père punitif ; elle incarne la contradiction qui réside dans le comportement de la figure paternelle.

    Malgré ce premier échec, Luke progresse peu à peu dans son processus de maturation. C’est alors qu’il perçoit un danger qui guette ses amis, et décide de partir les secourir. Yoda le met en garde : s’il interrompt sa formation de Jedi -qui n’est pas, à ce moment, complètement achevée-, Luke se placera dans une position de grande vulnérabilité et risquera plus que jamais de tomber « dans le côté obscur de la Force ».

    Le côté obscur, qui contrôle Darth Vader , est situé à l’opposé de la quête du jeune homme : il consiste en un abandon de la personnalité aux couches les plus archaïques de son inconscient. Luke a obéi au côté obscur lorsqu’il a « tué » Vader dans la grotte ; tout son être s’était abandonné à la haine, à la colère, bref aux pulsions les plus primaires de son être (il a obéi au « ça » freudien, aussi).

    Mais pourquoi affirmer que Luke est à ce moment « plus vulnérable que jamais » aux charmes du côté obscur ? On objectera -avec raison- qu’il a effectué des progrès depuis son arrivée sur la planète de Yoda, que l’on peut raisonnablement penser que ces progrès lui permettent d’être plus résistant qu’auparavant (lorsqu’il n’avait aucune notion sur la force et ses pouvoirs).

    Pour comprendre ce paradoxe, il faut se rappeler que la quête de Luke est la métaphore d’une analyse, c’est à dire du travail effectué par le patient chez le psychanalyste. Or il est connu que le sujet, lorsqu’il commence à faire émerger des matériaux de son inconscient et à les intégrer positivement, passe quelquefois par une phase que C.G.Jung appelle l’« hyper-inflation ». Cette phase est causée par la joie qui envahit le sujet à la suite du succès du début de la conscientisation. Le patient affiche alors une exaltation exagérée, car il ressent le pouvoir (illimité, il lui semble) de son esprit, capable de s’auto-guérir et de maîtriser l’invisible (l’inconscient).

    Il n’est pas rare de voir des individus se trouvant dans cette phase essayer de « guérir » eux-mêmes leurs proches en jouant auprès d’eux un rôle de psychanalyste, car il leur semble qu’ils ont saisi l’essentiel, qu’ils sont maîtres de leur inconscient et de celui des autres. Ce manque de modestie psychique n’est pas sans danger. D’une part, parce que le sujet, en s’accrochant à un seul succès (le premier), oublie d’achever son travail. Ensuite, parce que la mégalomanie qui accompagne cette phase d’inflation, cette griserie, le mènent à refouler les éléments qui continuent de lui poser problème et qui pourraient l’en détourner, et même à ne pas voir les effets secondaires pervers de la première conscientisation (car il y en a souvent).

    Bref, le patient est moins attentif du fait de sa « joie », et par suite il est plus vulnérable. C’est cela qui arrive à Luke : moins attentif, il risque donc de tomber dans un piège tel que celui de la grotte (s’abandonner à ses pulsions, c’est à dire à sa haine), échouant ainsi dans sa quête en rejoignant le côté obscur.

    Survient alors le combat entre Luke et Darth Vader, à l’issue duquel le premier apprendra que le second est son père. Le combat est un combat sans merci, chacun des deux protagonistes désire tuer son adversaire. D’une part, Luke (le « jeune rebelle », comme le décrit l’Empereur) désire tuer son père, car il obéit aux ordres lancés par le complexe d’Œdipe. Cette pulsion fait partie de celles qui constituent le « côté obscur », et Luke risque d’y basculer s’il parvient à terrasser Vader. Mais la question de cette éventualité ne se pose pas, car Vader est le plus fort ; le fils ne peut pas, à ce moment, tuer son père (il est trop jeune ?). D’autre part, réciproquement, le père désire lui aussi tuer son fils, et c’est une composante du complexe d’Œdipe. (« côté père ») qui est rarement abordée : le père, se sentant menacé par son fils qui risque de prendre sa place un jour ou l’autre, est lui aussi soumis à de violentes pulsions. On ne s’étonne pas que Vader obéisse à ces pulsions, car il baigne dans le côté obscur de la force. Pourtant, il épargnera son fils, nous montrant ainsi par avance qu’il n’est pas totalement esclave du côté obscur.

    La fin du combat est un véritable cauchemar pour Luke. Celui-ci vit deux événements particulièrement désagréables : D’abord, Vader lui coupe la main d’un coup de sabre. En d’autres termes il l’émascule, car il y a là une référence très claire au complexe de castration. Ensuite, tout en lui annonçant qu’il est son père, Vader lui propose de le rejoindre dans le côté obscur de la Force. Cette offre représente, en termes psychanalytiques, une « tentative de séduction » de la part du père. Luke la repousse en fuyant ; lorsqu’il se jette dans le vide. Cette décision de se jeter dans le vide illustre bien l’effroi qu’ont éveillé en lui la peur de la castration et de la séduction.

    (Luke perd sa main, tranchée par son père)

    C’est à la fin du combat que l’on comprend quelle est la véritable finalité de la quête de Luke : il s’agit pour lui de régler son complexe d’Œdipe. Le jeune homme avait en tête une solution simple: le tuer. Mais cela est impossible, car Vader est bien trop fort. De plus, Yoda insiste bien sur le fait que Luke tombera dans le côté obscur s’il obéit à sa haine, c’est à dire à sa pulsion de tuer. En d’autres termes, cette solution n’est pas la bonne. Le jeune homme se trouve donc dans une impasse. C’est cela aussi qui le pousse à se jeter dans le vide.

    La suite (et fin) de ce texte est publiée dans l’article suivant.

    Posté par Fabulatio à 22h37

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